Lion Tears (souvenirs d'une rockstar)

auteur : Dreamcatcher

publiée le 2022-06-26 11:19:14


— C’est drôle de se revoir après tout ce temps non ?
— Comment m’as-tu retrouvé ?
— C’était beaucoup plus simple que ce que tu pourrais imaginer en fait…, lui répondit Katie dans un sourire mutin.
Il avait oublié jusqu’à ce sourire. Et aujourd’hui, elle était là, comme si le temps ne s’était jamais écoulé, comme si plus de trente ans n’étaient pas passés, les installant chacun dans leurs vies respectives. Étonnamment, il ne la trouvait pas vraiment changée. Les mêmes yeux verts, un visage fin encadré de cheveux bruns. Sa taille était marquée par une ceinture à grosse boucle d’où s’échappaient les pans de sa robe longue et fluide, laissant deviner le galbe de ses jambes. Des escarpins. Rouges. Et surtout, ce je ne sais quoi de sauvage qui lui avait plu dès leur première rencontre. Un air de défi.
Ces dernières années, peu de gens pénétraient son univers. Un décor épuré où s’exposaient quelques vestiges d’une vie révolue mais bien remplie. Seule trace de son succès dans le monde du rock, des disques d’or s’étiraient sur un pan de mur. Un piano dans un coin réduit à l’état de meuble décoratif. Une photo de sa fille, Allison, lorsqu’elle était enfant. Son ex-femme ne faisait plus partie de l’espace depuis bien longtemps.
— Je suis contente que tu aies poursuivi ta carrière après la fin du groupe… Même si ton style est devenu plus sombre… tu avais déjà beaucoup de talent à l’époque et c’est en grande partie pour toi que j’étais si fan des Lion Tears… Mais je ne t’apprends rien.
Rick se sentait étrangement ému, comme s’il sentait d’un seul coup peser sur ses épaules le poids de toutes ces années passées. Il était heureux qu’elle soit là, aussi belle que dans ses souvenirs, souriante et bienveillante. Un ange…
Il avait fait sa connaissance en 1984, sur la tournée « Into the Lion’s Den ». Elle avait gagné un concours et avait pu accompagner le groupe sur quelques dates en VIP ainsi qu’une autre jeune personne. Le coup de foudre avait été immédiat. À cette époque où ils étaient si jeunes et insouciants, où l’avenir semblait leur tendre les bras. Ils étaient libres alors… Du moins sur la tournée. Parce que dans la vie et pour le public, il était marié. Et père.
— Je t’aurais bien offert à boire si j’avais su que tu venais… Malheureusement je n’ai pas grand-chose à proposer…
— Ne t’inquiète pas pour ça, je ne reste pas longtemps… Mais il fallait que je passe…
— Pourquoi n’es-tu pas venue avant alors ? Pourquoi maintenant ?
— Le moment n’était pas encore venu, et puis il y avait Allison, qu’est-ce que tu lui aurais dit ?
— La vérité. Je ne vois pas où est le problème. Avec Ingrid, c’est fini depuis longtemps. Elle ne m’a jamais vraiment compris. Elle n’a pas su m’accepter tel que j’étais, pas comme toi. D’ailleurs elle ne s’est jamais intéressée à personne d’autre qu’à elle-même.
De fait, c’était Rick qui avait pris en charge l’éducation d’Allison jusqu’à ce que son ex se remarie et décide de la récupérer pour l’emmener en Californie. Et il avait suivi. Il avait quitté New York. Il avait toujours été là pour sa fille envers et contre tout. À présent, elle vivait sa propre vie et avait fondé sa propre famille. Tout était pour le mieux…
— Eh bien, je suis là aujourd’hui…
— J’ai tellement de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Je suis content que tu sois là…
— Si tu es d’accord, on pourrait se retrouver ce soir comme autrefois…
— Tu me donnes rendez-vous ? lui répondit-il, visiblement amusé.
— Oui, pourquoi pas ? Ça ne te ferait pas plaisir ?
Elle s’était rapprochée de lui, dangereusement. Et là, dans l’instant, il aurait été incapable de lui refuser quoi que ce soit.
— Si tu savais…
— Alors on fait ça, je reviens te chercher ce soir.
— C’est toi qui viens me chercher ? s’étonna-t-il.
Elle approcha encore un peu plus près de sa joue pour mieux lui murmurer à l’oreille.
— Oui.
Lorsqu’elle eut disparu comme elle était venue, Rick se demanda s’il ne l’avait pas tout simplement rêvée. Ne subsistait dans l’espace qu’une lointaine effluve de parfum. Le même que dans ses souvenirs. Il s’approcha du grand miroir sur la porte d’entrée et passa les mains dans une masse de longs cheveux clairs et bouclés. Il s’observa, torse bombé, de trois quarts. Il remonta la manche de son t-shirt laissant entrevoir un tatouage. Un lion. Il commença à fredonner un air bien connu d’autrefois.
« Somehow, someday,
I will find my way… »

Un air qu’il avait lui-même composé et qu’il n’avait pas chanté depuis trente-cinq ans. Aujourd’hui, il en avait à nouveau 24. Et ce soir, il avait rendez-vous.



Plus tard dans l’après-midi, Rick eut à nouveau de la visite. Une autre jeune femme dont il oubliait presque systématiquement la venue et dont il n’avait toujours pas très bien saisi la fonction. Visiblement, elle l’aidait dans la gestion de ses affaires et son instinct, qui le trahissait rarement, lui disait qu’il pouvait avoir confiance en elle. Il était content de pouvoir déléguer les contraintes. Ces derniers temps surtout, il était fatigué même si la venue de Katie lui avait redonné du baume au cœur.
Il s’effaça à la porte pour laisser entrer la jeune femme qui arborait comme souvent, un air un peu trop triste et sérieux pour son âge. Elle était jolie avec ses boucles blondes et ses yeux bruns qui lui donnaient un regard doux. Il aurait aimé lui dire qu’elle était trop jeune pour avoir une mine si grave, mais après tout que savait-il de sa vie ? Qui était-il pour s’immiscer dans celle des autres ? Elle, pourtant, le questionnait régulièrement sur sa santé, son moral. Si mignonne…
— Bonjour mademoiselle. Décidément aujourd’hui je vois du monde, plaisanta-t-il.
Elle marqua un temps d’arrêt, visiblement surprise.
— Comment ça ? Quelqu’un d’autre est venu aujourd’hui ?
Il ne bouda pas son plaisir de pouvoir évoquer Katie.
— Oui, une… amie. Que j’ai connu à New York. On s’est rencontrés sur la tournée de mon groupe, Lion Tears. Ça fait un bail… Une autre époque…
Allison resta un instant interdite. Son père n’avait pas évoqué le groupe depuis des années. Même si elle savait qu’elle pouvait et devait s’attendre à tout, cela lui faisait toujours un choc de constater des évolutions dans la maladie.
Elle observa son père un instant. Ces derniers temps, sa santé s’était bien dégradée et les absences s’étaient répétées. Sur le conseil des médecins, elle s’efforçait de passer plus souvent même si elle avait eu beaucoup de mal les premières fois où il ne l’avait pas reconnue, elle s’était fait une raison. Pour elle, il était toujours son père et c’était tout ce qui comptait. Malgré son passé de chanteur célèbre, c’était un crève-cœur de constater qu’elle était la dernière personne qui lui restait vraiment aujourd’hui dans la vie et que ses heures de gloire dans le monde de la musique se délitaient graduellement dans les limbes au fil des jours.
Pourtant, à l’écouter évoquer sa prétendue visite, il lui semblait découvrir dans ses yeux une étincelle qu’elle ne lui avait jamais vu. Elle le regarda avec tendresse et émotion. Il avait changé ces dernières années. Il avait perdu du poids et ses cheveux, qu’il portait courts depuis bien longtemps, commençaient à se dégarnir sur le dessus. De ses années de gloire, ne lui restait plus que ce tatouage qu’il s’était fait faire à l’époque de son groupe, les Lion Tears. Une époque révolue depuis longtemps. Depuis L’accident.



La mine soucieuse, Allison se rendit à l’accueil de la maison de santé où résidait son père depuis deux ans déjà : Le Carver Health House, établissement prestigieux du sud de la Californie où elle était sûre qu’il recevrait les meilleurs soins. Elle s’adressa à Mike, un aide-soignant qu’elle connaissait bien maintenant et qui l’accueillit d’un sourire.
— Bonjour madame Lovell, comment allez-vous ?
— Bonjour Mike, ça va et vous ? Dites-moi, est-ce que vous savez si mon père a eu de la visite aujourd’hui par hasard ?, lui demanda-t-elle sur un ton un peu embarrassé.
Elle se doutait de la réponse mais il fallait qu’elle sache. Comme elle s’y attendait, Mike se montra surpris. Depuis son arrivée à Carver, Rick n’avait reçu aucune visite en dehors de celles de sa fille et si cela avait été le cas, elle en aurait été la première informée.
— Eh bien… À part vous… Non, personne ne s’est présenté mais je vais vérifier dans le registre si vous voulez bien attendre une minute… Non… Personne, lui confirma-t-il en relevant la tête de son fichier, l’air désolé.
— Pourquoi, il y a un problème ?, s’enquit-il.
Mike ne feignait pas son air soucieux. Dès l’arrivée de Rick, il n’avait pas caché être un fan de la première heure et Allison savait qu’elle pouvait compter sur lui pour que son père soit traité de la meilleure façon qui soit.
Allison ne se rappelait pas avoir jamais connu son père sans cette ombre qui voilait toujours son regard. Au-delà des blessures physiques, quelque-chose en lui s’était brisé lors de cette fameuse nuit de février 1984. À l’époque, lui et son groupe, les Lion Tears, étaient au sommet de leur gloire. Rick, le leader, était alors âgé de 24 ans. Il s’était marié avec Ingrid deux ans plus tôt et était devenu père dans la foulée. À la suite d’un concours, deux fans avaient gagné le droit de les accompagner sur quelques dates de leur tournée « Into the Lion’s Den ». Allison connaissait très bien les faits. Même si elle n’avait jamais osé évoquer le sujet avec lui, lorsqu’elle avait été en âge de comprendre certaines choses et de se poser des questions sur la mélancolie qui ne quittait jamais son père même dans les moments les plus heureux, elle avait fait ses propres recherches. Et trouver des réponses n’avait pas été si compliqué étant donné la notoriété de Rick. En tout cas, elle se souvenait très bien des noms des personnes impliquées. Notamment Katie Malone. Mais c’était la première fois qu’Allison entendait prononcer son nom par son père. Il ne l’avait connue tout au plus que l’espace de quelques jours avant qu’une nuit le bus de la tournée n’ait ce terrible accident qui avait brisé la vie de tant de gens. Un camion qui roulait trop vite avait dérapé sur une plaque de verglas et les avaient percutés de plein fouet. Leur chauffeur avait eu beau tout faire pour essayer de reprendre le contrôle comme avait pu en témoigner Rick, le bus avait fait une embardée et la tournée avait pris fin tragiquement dans un fracas épouvantable de froissement de taule, d’éclats de verre et de rêves pulvérisés. Allison avait vu des photos de l’épave. Cela lui avait donné froid dans le dos. Tom, le batteur de l’époque, était aujourd’hui en fauteuil roulant. Rick s’en était sorti miraculeusement avec un bras cassé et des blessures légères. Il n’y avait pas eu d’autres survivants. Rick n'avait jamais vraiment surmonté cette épreuve. Même longtemps après la fin du groupe, alors qu’il reprenait le chemin des studios comme une ultime tentative d’exorciser ses démons, une étincelle s’était éteinte dans ses yeux cette nuit-là. Son couple n’y avait pas survécu non plus. Tom avait poursuivi son chemin de son côté.
Allison ne savait pas quoi penser de tout ça. Elle se remémora le sourire de son père quand il avait évoqué Katie… Un vrai sourire. Le premier qu’elle eut jamais vu peut-être de lui. Son portable sonna et la ramena au moment présent. C’était James, son mari. Il s’inquiétait pour elle comme chaque fois qu’elle venait ici. Bien sûr ça allait. Ça allait toujours mieux rien qu’à la pensée de le retrouver ainsi que ses deux fillettes. Elle avait sa propre famille à présent. Elle écrasa une larme naissante au coin de son œil et sourit à la perspective d’aller les prendre dans ses bras.



Lorsqu’il entendit frapper doucement à la porte ce soir-là, Rick était prêt. Cela faisait bien longtemps qu’il attendait ce moment. La rédemption. Enfin elle était là. Il ouvrit la porte et son ange lui sourit simplement. Elle était telle qu’autrefois dans ses souvenirs. Plus belle encore peut-être.
Quand il avait rencontré Katie, elle avait été un coup de foudre immédiat. Personne n’avait jamais su pour eux, leur idylle était juste naissante. Son couple ne fonctionnait déjà plus et il commençait tout juste à réaliser l’erreur qu’il avait commise en se mariant aussi jeune tout en faisant face à la pression de la surmédiatisation. Si ce n’avait été pour Allison, il aurait déjà divorcé depuis longtemps.
Elle lui tendit les mains qu’il prit dans les siennes. Alors, à reculons elle l’attira vers l’extérieur. Ils étaient devant sa propriété New-Yorkaise. Dehors, la neige qui tombait doucement craquait sous leurs pas. Perchée sur ses talons hauts, Katie trébucha en riant et Rick la rattrapa par le bras. Les flocons s’accrochaient dans leurs longs cheveux pareils à de petites étoiles. La lune pour seule témoin, ils s’avancèrent tant bien que mal dans l’allée en tachant de ne pas glisser. Ils riaient comme on rit quand on a vingt ans et toute la vie devant soi. Personne dans la rue. Au loin, l’échos d’un air bien connu se précisait jusqu’à emplir leurs oreilles de guitares et autres percussions.
« Somehow, someday,
I will find my way
Back into the lion’s den
Somehow, someday,
I will find my way
Back to you again… »

Là, sur le pavé enneigé, ils se tinrent forts serrés l’un contre l’autre pour ne pas tomber et commencèrent à danser, se balançant doucement au son de la musique, les yeux dans les yeux. Les rires s’étaient tus, ils profitaient plus sérieusement de la douceur du moment. Rick essuya délicatement un flocon sur la joue glacée de Katie. Tout était calme et serein à nouveau comme cette myriade d’étoiles qui venait présider à leurs retrouvailles.
— Cette fois on ne se quitte plus, lui chuchota-t-il d’une voix douloureuse.
— Rick. Je suis venue te chercher. On part ensemble ce soir, lui répondit-elle les yeux brillants.
«… Somehow, someday,
I will find my way
I’ll be here to stay »

Alors ils se serrèrent plus fort dans les bras. Plus fort. Jusqu’à ne plus former qu’un halo de lumière, un tourbillon d’étoiles, en route vers l’infini.



[illustration : Alexandra Rogeaux]


mots-clés : SOUVENIR, MÉMOIRE, MUSIQUE, ROCK


Driller_Killer
2022-06-24 18:34:12

J'aime pas la tristesse mais ce texte est super.